I.
Il y a deux manières de tenir un studio d'architecture d'intérieur. La première, la plus répandue, le pense comme une entreprise : des bureaux, des écrans, des chefs de projet, une production. La seconde, plus rare, le pense comme un atelier : un lieu, une table, des outils, une lenteur. Nous appartenons à la seconde école — et nous voudrions dire pourquoi, parce que ce choix engage tout ce qui suit.
Le mot atelier vient des charpentiers. Il désignait à l'origine le tas de copeaux qu'on retrouvait au pied de l'établi, et par extension le lieu où ces copeaux se faisaient. Un atelier, c'est d'abord la trace d'un travail. Pas l'organigramme qui l'organise — la sciure qui le prouve. Vingt ans d'exercice nous ont appris que cette différence n'est pas seulement sentimentale. Elle est de méthode.
II.
L'agence sait produire. L'atelier sait penser à plusieurs voix. Ce ne sont pas les mêmes gestes.
Dans une agence, un projet se confie à une équipe qui suit un cahier des charges. Le projet passe d'une main à l'autre — concept, plans, métré, suivi — et chaque relais ajoute sa pierre sans nécessairement remettre l'ensemble en cause. C'est efficace pour le grand volume. C'est aussi ce qui produit, à la fin, ces intérieurs corrects et inhabités qu'on reconnaît au premier coup d'œil.
Dans un atelier, le projet reste sous le regard de la même personne d'un bout à l'autre. Pas par culte de l'auteur — par souci de cohérence. Une décision prise à la phase d'esquisse doit pouvoir être défendue à la phase de chantier, par celui qui l'a prise. Sinon, on dérive. Sinon, l'intention initiale se dilue dans une suite d'arbitrages qui font sens un par un, et qui finissent par ne plus faire sens du tout.
L'atelier accepte la lenteur que cela suppose. C'est son prix, et c'est sa qualité.
III.
La table de l'atelier est un instrument de pensée. Elle n'est pas un bureau.
Sur la table, on dépose un plan papier. On le tourne. On l'écrit. On le rature. On y pose un échantillon de pierre à côté d'un échantillon de chêne pour voir si les deux acceptent la même lumière. On y déplace un plan de mobilier à la main, pour comprendre où l'œil tombe quand on entre dans la pièce. On choisit d'abord les ombres, les pleins viendront ensuite. Aucun de ces gestes ne se fait sur un écran. Aucun ne se transmet par fichier.
Cela ne signifie pas que nous refusons le numérique. Nos plans d'exécution sont des fichiers, nos rendus sont calculés, nos métrés sont chiffrés. Mais l'écran vient après. Avant lui, il y a la main. Avant la main, il y a l'œil. Avant l'œil, il y a la patience d'avoir regardé deux fois ce qu'on a vu une fois.
Le crayon a une vertu que l'ordinateur n'a pas : il oblige à choisir. Sur l'écran, tout est égal — toutes les lignes pèsent le même poids, toutes les options sont à un clic l'une de l'autre. Sur le papier, une ligne est tracée ou elle ne l'est pas. Effacer coûte. Cela aiguise le jugement.
IV.
Nous croyons que l'atelier est aussi un lieu d'hospitalité.
Quand un client pousse la porte, ce qu'il voit n'est pas une vitrine. C'est un lieu de travail : des piles de plans, des échantillons de matière sur l'étagère, une chaise dépareillée près de la fenêtre parce qu'on aime y dessiner le soir. Cette domesticité du studio dit quelque chose au client qu'aucun discours commercial ne dira : nous travaillons comme on vit, dans le soin du jour ordinaire.
Un client qui voit un atelier comprend mieux ce qu'il achète. Il achète des heures de main, pas des slides. Il achète une attention soutenue, pas un livrable. Il achète, en réalité, la possibilité d'une conversation longue.
V.
L'atelier soutient une certaine économie du métier.
Nous sommes peu nombreux. Nous nous entourons d'un réseau d'ingénieurs, de dessinateurs, de photographes — quand le projet le demande, et seulement à ce moment-là. Ce format léger n'est pas une étape vers une plus grande agence. C'est un choix qui se renouvelle chaque année. Il nous protège de la dilution. Il permet à un seul auteur de signer chaque dossier, ce qui est devenu, dans notre métier, une rareté.
Petit cabinet, grands chantiers. Cette formule dit la même chose autrement.
VI.
À la fin, l'atelier nous engage à une éthique simple : ne jamais livrer ce que nous ne saurions pas refaire. Tout ce qui sort de chez nous a été dessiné par quelqu'un qui pourra l'expliquer, le défendre, et — s'il le faut — le recommencer. C'est la définition la plus honnête que nous connaissions de la signature.
C'est pour cela que nous restons un atelier. Pas par nostalgie. Par fidélité à ce que nous savons faire.
— Gilles Fostier, BE-DESIGNER
Studio à Forest, rue Marguerite Bervoets. Sur rendez-vous.